Carole a 63 ans et elle redoute qu’on la mette à la retraite. Vous me direz qu’elle peut espérer maintenant quelque sursis depuis que les grands penseurs économes veulent
pousser le turbin jusqu’à 67 ans. Mais dans quatre ans que va-t-elle faire ? L’enfer en perspective ! Elle dit vouloir aller jusqu’à 70 comme les héros que sont les politiques et les
patrons. Mais il n’est pas sûr qu’elle accomplisse son rêve. Air France où elle travaille lui a déjà envoyé son dossier et elle traîne des pieds pour le retourner. Qu’on se rassure, elle n’y
bosse pas comme pilote mais comme agent chargée des réclamations. Vous me direz qu’elle est libre de ses choix et je vous l'accorde bien volontiers. C’est ce foutu statut social qu’elle a peur de
perdre ! Elle redoute de ne plus être reconnue en tant que force vive de la nation, et elle tient avant tout à continuer à se pomponner pour aller au boulot et voir des gens. Des milliers de gens pensent comme elle, et peut être les verra-t-on défiler parallèlement à leurs congénères, qui
eux râlent après quelques annuités supplémentaires. Difficile de contenter tout le monde ! Mais que les forçats du boulot se signalent, qu’ils lèvent le doigt pour être volontaire, ad vitam
aeternam si nécessaire, et qu’on relève leurs noms ! Ça permettra aux réfractaires et aux contemplatifs de prendre leurs quartiers des quatre saisons avant de goûter à l’hospice. J’t-en ficherai
du statut social ma chère Carole ! Et nous, les rangés des voitures, tu nous prends peut-être pour du compost ? Si j’étais toi, mon dossier de retraite, je le renverrais daredare
et je m’inscrirais à un stage où on t’apprend à te regarder dormir et à parler toute seule. Et puis rien ne t’empêche en fin de journée d’aller contempler un coucher de soleil, ou d’aller guetter
au bord de la rivière les castors qui se font un abri. J’t-en ficherai du statut social !
Point besoin de travailler pour voir du monde et exister ! Sa famille, ses amis et même les illustres inconnus dans la rue apprécieront que Carole continue à se pomponner ! Moi, c'est l'inverse, je remarque les gens lorsque je suis sur une terrasse de café, ou dans n'importe quel autre endroit où je "glande" ! Par contre, au boulot, mes collègues pourraient se coiffer avec un sac poubelle, je le remarquerais à peine ! Le contexte n'est pas propice à l'observation, j'ai toujours hâte d'être "ailleurs"...
Même s'il me reste 30 ans à travailler (à condition que d'ici là la retraite ne soit pas décalée à 70 ans), j'ai déjà enclenché le compte à rebours ! Il n'est pas possible de s'ennuyer ! Balades, sorties, papotages entre amis, famille, lecture, internet, vie associative... Et peut-être même des petits enfants ? J'espère avoir la santé jusqu'à 70 ans pour avoir le privilège de ne pas crever au boulot.
Dites à Carole que sa vie libre va enfin commencer !